Article dans TERRE SAUVAGE

NUMERO 361

FEVRIER 2019

8 PAGES: 50-58pp

Article dans TERRE SAUVAGE

NUMERO 333

OCTOBRE 2016

6 PAGES: 54-59pp

Article dans NATIONAL GEOGRAPHIC

NUMERO 183

DECEMBRE 2014

4 PAGES: 28-31pp

Photoreportage PARIS MATCH

2ÈME GRAND PRIX 2007

Mention Ecologie

12 photos (S. Debout)

1 texte de ma thèse

UN AVENTURE HORS DU TEMPS

A l’autre bout du monde, en plein Océan Pacifique, une petite île (l’île Surprise) est le lieu d’une aventure scientifique et humaine hors du temps. Cette île est soumise à l’impact de l’une des plus importantes espèces envahissantes des îles océaniques, le rat. En effet, les rats ont été accidentellement introduits dans plus de 90% des îles du monde et sont impliqués dans l’extinction de nombreuses espèces aussi bien animales (mammifères, oiseaux, reptiles, insectes) que végétales. Depuis quelques années, les chercheurs s’intéressent de plus en plus à l’importance de ces espèces envahissantes, considérées actuellement comme la seconde plus grande menace sur la biodiversité. Le moyen le plus efficace de contrôler ces invasions est le plus souvent l’éradication.

 

Après trois années d’études de terrain et de laboratoire à l’université, j’ai mis en évidence l’impact important des rats sur les populations d’oiseaux et les juvéniles de tortues marines de l’île Surprise. La décision de réaliser une mission d’éradication de grande ampleur  est donc prise en  2006. Pour réaliser ce pari, il m’a fallu constituer une équipe de confiance prête à partir à l’autre bout du monde.  Une fois sur l’île, tout contentieux peut vite rendre la vie en groupe très difficile. Après une longue réflexion nous seront 5 ; Samuel Decout, un étudiant en thèse d’Ecologie sur les oiseaux, Ludovic Wrobel, un autre étudiant en thèse de physiologie, Samuel Quebre étudiant en biologie habitué au conditions tropicales, Isabelle Brun, une Calédonienne  chargée de la logistique sur l’île et moi-même. La préparation et la réussite d’une telle expédition demande une logistique importante et rigoureuse: 1 tonne d’appât empoisonné envoyé du port du Havre à Nouméa, du matériel scientifique, 200 mètres de cordes, 5 tentes, un réchaud, des bâches anti-UV, un groupe électrogène, le tout stocké dans des bidons étanches. Il faut ajouter à tout cela la nourriture pour 5 pendant un mois ; 500 litres d’eau douce, 200 boîtes de conserves, 10 kilos de riz et de pattes. Il faut penser à tout, le moindre oubli, même mineur, peut vite devenir très gênant.

 

Une fois les 10 m3 de matériels chargés dans les cales du bateau, nous prenons la mer avec La Moqueuse, petite frégate de la marine de Nouméa. Après plus de 24h de traversée dans la houle déchaînée du pacifique, l’atoll est enfin en vue !  Cette vision est un grand moment d’émotion. Je ne peux m’empêcher de penser au célèbre missionnaire naturaliste Montrouzier qui, lors de sa découverte involontaire de l’île en juillet 1792, s’empressa de traduire son étonnement dans la toponymie en appelant cet îlot boisé, « île de la Surprise ». Je m’aperçois très rapidement que mes sentiments sont partagés par toute l’équipe, à la fois excitée, mais aussi mis face à leur propre destin pour le mois à venir. Sans ménagement, mon équipe, le matériel de travail et le minimum vital sont transférés dans la minuscule annexe qui progresse par sauts successifs sur les crêtes des vagues. Nous sommes débarqués dans l’eau, à une vingtaine de mètres du rivage, les coraux risquant de perforer  l’embarcation. Une horde d’immenses oiseaux survole, curieux, ces quelques humains venus de nulle part tandis que rôdent autour de nous les pointes noires des dorsales de petits squales, animés d’une tout autre curiosité…

 

Dès nos premiers pas sur l’île et notre dernier lien avec la civilisation disparue, une sensation troublante d’inconnu se met alors à nous envahir : une température étouffante, une odeur persistante de guano, des nuages d’oiseaux marins tous plus bruyants et curieux. Nous vivons tous un moment unique et précieux qui risque de disparaître dans les prochaines années devant l’avancée toujours plus grande de l’anthropisation. Avant d'étudier la survie des espèces locales, nous devons organiser la nôtre. Très vite tout se met en place, la construction d’un petit camp avec une partie laboratoire et une partie espace de vie, un coin pour les tentes, le trou pour les toilettes et bien sur, devant l’impatience générale, le premier tour de l’île et la rencontre avec notre terrain d’étude.

L’éradication se divise en 3 phases ; une première phase de préparation, qui consiste à découper des chemins dans la végétation, suivie de la répartition des petits blocs de 20gr d’appât empoisonné, spécialisé pour les rongeurs, tous les 5 mètres et enfin, l’évaluation de l’efficacité de l’éradication. Jour après jour, les conditions de confort réduites transforment notre équipe en hirsutes, chacun vêtu des mêmes vêtements qu’à l’arrivée, toiletté à l’eau de mer à la va-vite sur le bord en raison des prédateurs à l’affût. Le soir nous avons à peine la force de dîner, à la lueur d’une torche, et nous relatons nos souffrances physiques et notre bien-être, bénéfice de cette vie hors du temps et du commun. En d’autres lieus, nos caractères et nos habitudes différents auraient engendré de nombreuses frictions, mais tout comme les oiseaux s’envolent d’un seul à notre approche, nous ne faisons qu’un ! Une force née de l’instinct de survie et d’une passion commune pour cette nature que nous essayons de mieux comprendre pour mieux la préserver.

L’éradication des rongeurs a réussi, mais le retour à la réalité est beaucoup plus dur. Cette mission représente aussi une aventure intérieure hors du commun qui pousse à réfléchir sur soi-même et sur le monde qui nous entoure. La mission surprise : « C’est le mythe de Robinson Crusoe au service de la protection de notre héritage écologique ».

Stéphane Caut

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